Un jeu, une rencontre

Cela vous est arrivé, avec des amis ou des inconnus, chez vous ou sur un salon, le week-end ou pendant les vacances : vous avez découvert un jeu et vous avez accroché. Vous avez ressenti du plaisir en y jouant, une grande envie de refaire une partie, voire de vous procurer ce jeu.

Que ce soit l’ambiance folle ou la gestion précise que le jeu implique, quelque chose vous a plu et incité à y revenir. Peut-être y jouez-vous toujours aujourd’hui, après des dizaines de parties et vous avez acquis une maîtrise telle que chaque partie vous plonge dans un état bien particulier mêlant implication et efficacité.

Cela ne se passe pas toujours ainsi, parfois nous n’accrochons pas : nous nous ennuyons un peu, beaucoup... voire ressentons une forte frustration de n'arriver à rien. Nous finissons même parfois par uniquement participer, pousser le pion, histoire de ne pas gâcher le plaisir des autres.

Et puis il y a toutes les nuances de gris : des jeux qui nous enthousiasment à la première rencontre et nous déçoivent petit à petit, des jeux que l’on redécouvre quelques mois ou années plus tard sans que l’on comprenne pourquoi nous n’avions pas aimé la première fois, des jeux qui vont demander à être apprivoisés et qui vont générer de plus en plus de plaisir, notre maîtrise augmentant. Tout est possible en matière de jeux sans que le jeu n’y puisse rien, sans que « je » n’y puisse rien.

Le jeu est une rencontre

Les penseurs du jeu ont depuis longtemps compris et expliqué l’ensemble des phénomènes dont je parle plus haut.

Duflo a défini le jeu comme « l’invention d’une liberté dans et par une légalité » et propose de définir l’activité du joueur comme une « économie du risque ». Le joueur va tenter, dans le cadre fixé par les règles, de maximiser son plaisir ludique : plus le défi relevé sera important, plus son plaisir ludique le sera également. Une difficulté trop grande ou une maîtrise trop importante empêche ainsi le joueur de se faire plaisir par le jeu : il cherche donc continuellement à se mettre dans une situation incertaine. Après avoir éprouvé une stratégie gagnante dans un jeu de gestion, n’avez-vous pas souhaité sortir de votre zone de confort pour en tenter une autre et ainsi renouer avec la satisfaction de l’emporter ?

Caillois nous a expliqué que le plaisir issu des jeux n’est pas que ludique. Il définit en effet quatre catégories de jeux : les jeux de compétition (Agon), les jeux fondés sur l’incertitude (Aléa), les jeux fondés sur le mimétisme (Mimicry) et ceux fondés sur le vertige (Ilynx). Il y a de multiples manières de se faire plaisir en jouant, mais ces manières ne sont pas exclusives du jeu. Le plaisir purement ludique vient de la liberté nouvelle que nous offre des règles que l’on accepte. Les jeux d’ambiance ou à thème fort empruntent beaucoup à des ressorts non ludiques pour nous faire passer de bons moments.

Henriot a écrit : « Un jeu dans lequel on n’entre pas, auquel on ne se laisse pas plus ou moins prendre n’est pas un jeu. Le jeu forme autour du joueur un cercle envoûtant : il faut être dedans pour jouer. Si l’on reste dehors, on ne joue pas – on risque de ne pas comprendre de quel jeu il s’agit, ni même s’il s’agit d’un jeu. ». Cette attitude ludique du joueur, qui consiste à « entrer » dans le jeu, à accepter de jouer, est la condition sine qua non du jeu. Sans elle, le joueur ne joue pas. Rappelez-vous des discussions sans fin pour choisir un jeu en début de soirée : il ne s’agit pas d’une perte de temps mais de permettre à chacun d’entrer dans le jeu car on ne peut se forcer à le faire. Nos envies et notre état ainsi que le cadre de jeu vont beaucoup influencer ce phénomène.

Pour qu’il y ait jeu, il faut donc un jeu, à minima des règles, que le joueur agisse dans le cadre fixé par ces règles mais aussi que le joueur accepte de jouer. Ainsi, lorsque l’on fait une première partie d’un jeu, plusieurs éléments vont se conjuguer pour déterminer si l’on se fait plaisir et à quel point : avons-nous l’attitude ludique (avons-nous envie d’entrer dans le jeu ?), pouvons-nous gérer notre risque pour obtenir ce plaisir ludique (le jeu est-il trop dur ou trop simple ?) et le jeu possède-t-il d’autres attraits que celui purement ludique (comme les sensations qu’il va provoquer) ?

Notre plaisir dans une partie sera le fruit de plusieurs sources, liées au jeu lui-même mais dépendantes aussi de nous et du contexte. C’est ce qui fait du jeu avant tout une rencontre.

La qualité des jeux

Container est un jeu de gestion dans le monde des transports de marchandises par , comme son nom l’indique, containers. De passage à Rennes, j’ai pu y jouer avec de vieux amis de l’A-Rennes-Des-Jeux. C’était il y a 14 ans et je m’en rappelle encore. Qu’est-ce que je m’étais marré ! Je m’en rappelle car, bien que le jeu soit calculatoire et le thème pas vraiment fun, c’est un de mes excellents souvenirs d’ambiance de partie. Je sais que le jeu n’y est pas pour grand-chose, ou alors à ses dépends. Pourtant, si j’avais du évaluer mon plaisir suite à cette partie, j’aurai du mettre la note maximale.


Les jeux possèdent en eux certaines caractéristiques objectives : le fonctionnement du jeu et son équilibre ainsi que la qualité de l’édition (matériel, règles). Les parties que l’on peut jouer en possèdent beaucoup beaucoup d’autres : notre état (fatigue, moral, goûts, envie…), les personnes présentes, la qualité de l’éclairage, la boisson ingérée, … etc.
Si quelqu’un ne s’amuse pas avec un jeu, cela ne remet pas forcément en question les qualités du jeu et inversement comme l’atteste l’exemple de cette partie de Container. Pensez au nombre de personnes qui s’amusent avec le Monopoly. Pensez à ces jeux joués dans l’ambiance d’un festival qui vous ont déçu une fois ramenés à la maison. Pensez à ces jeux essayés sur PC ou sur Smartphones auxquels vous n’avez pas accroché et qui vous ont enthousiasmé sur table.

Il peut y avoir de multiples raisons qui expliquent le ressenti d’un joueur sans que le jeu n’y soit pour quoi que ce soit. Évaluer objectivement la qualité d’un jeu, c’est discuter de la partie émergée de l’iceberg. C’est tout à fait possible, mais fichtrement limitée. N’est-ce pas avant tout ce que le jeu a provoqué chez nous qui est intéressant ? Multiplier les rencontres permet de mieux cerner ce qui vient du contexte et de s’en détacher. Il reste que nous sommes toujours plus ou moins les mêmes à chaque partie : il n’est pas possible de se détacher de nous-mêmes !

C’est pour cette raison que j’essaye de donner quelques éléments sur ma ou mes rencontre(s) avec un jeu dans les avis que je donne. C’est pour cette raison que sur LudiGaume nous indiquons toujours le nombre de parties et s’il s’agit de premières impressions. Enfin, messieurs les auteurs, c’est pour cette raison qu’il ne faut pas être déçu si l’on aime pas assez votre jeu : il est fort probable que le jeu n’y soit pour rien.
Par Xavo - 15 avril 2021

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